Le chiffre qui arrange tout le monde
Le marketing B2B adore les statistiques qui font peur. La plus célèbre affirme que 60 à 70 % des contenus seraient inutilisés. Elle circule dans les conférences, les présentations de logiciels et les propositions commerciales depuis plus d'une décennie. Un pourcentage suffit à fabriquer une urgence : voici le problème, son coût supposé et, naturellement, le prestataire qui prétend le résoudre.
Derrière ce pourcentage, on trouve des sources qui ne racontent pas exactement la même histoire. Les travaux historiques de SiriusDecisions portent notamment sur la disponibilité et l'utilisation de ressources commerciales ; l'enquête LinkedIn et Content Marketing Institute s'intéresse à l'alignement des équipes. Le mot « inutilisé » change de sens selon l'étude. Avant de conclure que deux tiers du budget partent à la poubelle, il faudrait déjà savoir ce que l'on compte.
Les commerciaux retrouvent-ils les documents ? Les acheteurs les consultent-ils ? Ces ressources contribuent-elles à une décision ? Une réponse négative à la première question n'implique pas les deux autres. Confondre ces indicateurs transforme un problème de circulation en verdict sur la valeur. C'est précisément ce glissement qui rend les statistiques sur le gaspillage éditorial si commodes à recycler.
Pour Content Machine, la tentation de reprendre ces chiffres serait évidente : notre travail porte sur la gouvernance et l'activation des contenus. Mais une bonne méthode ne mérite pas de mauvais chiffres. Confrontons plutôt les sources disponibles, leurs périmètres et leurs contradictions, avant de proposer une manière plus utile de mesurer les pertes éditoriales.
Des mesures incompatibles
Le premier problème n'est pas une formule statistique cachée : c'est l'absence d'une définition commune de l'inutilisation. Les sources professionnelles agrègent des réalités différentes, allant du document que les commerciaux ne trouvent pas à l'article que les acheteurs ne lisent pas. Ces observations peuvent être justes séparément et incompatibles une fois mélangées.
Une ressource introuvable pour une équipe commerciale n'est pas nécessairement invisible sur le site. Une page peu consultée peut répondre à une objection rare mais déterminante. Et un document très partagé peut ne faire progresser aucune vente. L'unité de mesure change avec le problème observé : actif, consultation, partage, usage en rendez-vous, coût ou influence sur une opportunité.
Pour obtenir un taux global crédible, il faudrait disposer d'études utilisant des dénominateurs compatibles, connaître les échantillons et distinguer les catégories d'usage. Or les chiffres historiques les plus souvent cités ne répondent pas tous à ces conditions. Une moyenne séduisante ne corrige pas des définitions divergentes. Elle peut même dissimuler les causes que l'on cherchait à comprendre.
Il serait plus utile de suivre plusieurs formes de pertes : défaut d'accès, manque de pertinence, absence de distribution, obsolescence et coûts de production évitables. Chaque catégorie appelle son propre indicateur. La question n'est plus « combien de contenus sont morts ? », mais « à quel endroit et pour quelle raison cessent-ils d'être utiles ? »
Une statistique fossilisée
Le fameux 60 à 70 % remonte à des travaux attribués à SiriusDecisions autour de 2013. Forrester reprenait encore cette estimation en 2019. Une statistique ancienne peut signaler un problème durable, mais sa répétition ne la transforme pas en mesure contemporaine. Le changement des plateformes et des pratiques devrait inciter à la prudence.
Une analyse des travaux SiriusDecisions publiée par CustomerThink distingue environ 28 % de contenus introuvables et 37 % jugés inutilisables, notamment faute de pertinence ou de qualité. Ces deux problèmes demandent des solutions différentes. Une meilleure bibliothèque aide à retrouver un document ; elle ne rend pas convaincante une brochure générique.
En 2018, l'étude LinkedIn et Content Marketing Institute sur l'alignement marketing-ventes examinait notamment la collaboration des équipes et les contenus non mobilisés par les commerciaux. L'usage interne des sales n'est pas la consommation globale. Un article peut être lu sur le site ou repris dans une newsletter sans apparaître dans les statistiques d'envoi commercial.
Le glissement est discret : « non utilisé par les ventes » devient « non utilisé par personne », puis « sans valeur », puis « budget perdu ». Chaque reformulation efface une condition. Ces sources ne se contredisent pas forcément dans leurs observations ; elles deviennent contradictoires lorsqu'on les présente comme autant de mesures du même phénomène.
Le grand mélange
Un contenu peu consulté n'est pas forcément inutile. Une fiche réglementaire peut répondre à une objection déterminante pour trois grands comptes sans générer des milliers de visites. À l'inverse, un article populaire peut attirer une audience sans intention d'achat. Le trafic mesure la distribution, pas toute la valeur commerciale ou pédagogique d'une ressource.
Un document jamais envoyé par un commercial peut servir directement à un prospect. Et un PDF partagé cinquante fois peut ne convaincre personne. Le partage n'est pas la preuve d'un résultat. Il constitue un signal d'activation, qu'il faut rapprocher du contexte d'utilisation et des décisions réellement prises.
Un contenu abandonné n'était pas nécessairement une erreur initiale. Une campagne annulée, une offre retirée ou une évolution réglementaire peuvent le rendre obsolète après production. La non-utilisation peut résulter d'un arbitrage rationnel. L'évaluation doit tenir compte des informations disponibles au moment où l'entreprise a engagé la dépense.
Enfin, compter les fichiers ne revient pas à compter les coûts. Une déclinaison sociale peut prendre quelques minutes ; une enquête originale, plusieurs semaines. Soixante-dix pour cent des actifs ne représentent pas soixante-dix pour cent du budget. Pour calculer une perte, il faut connaître le coût de chaque ressource et distinguer dépenses historiques et dépenses réellement évitables.
ContentOps, le remède miracle ?
Les travaux sur l'alignement marketing-ventes suggèrent une piste opérationnelle : rendre les contenus trouvables, pertinents et mobilisables au bon moment. Gouvernance, taxonomies, bibliothèques et boucles de réutilisation peuvent y contribuer. Le mécanisme organisationnel est plausible. Il ne suffit pourtant pas à quantifier automatiquement les économies qu'une entreprise réalisera.
Il manque une étape que les discours commerciaux sautent volontiers : comparer la situation avant et après une intervention, tout en tenant compte des autres changements. Une équipe peut simultanément revoir son ciblage, former ses commerciaux et restructurer sa bibliothèque. On ne peut pas attribuer tous les progrès au ContentOps sans examiner ces facteurs concurrents.
Les chiffres de réduction du gaspillage ou de hausse du pipeline qui circulent dans le secteur doivent donc être traités comme des hypothèses, pas comme des garanties. Les enquêtes d'usage ne démontrent pas à elles seules un effet causal. Elles indiquent où chercher, quels comportements observer et quelles expérimentations pourraient départager les explications.
Attention également aux pourcentages. Passer de 70 % à 49 % de contenus inutilisés représente une réduction relative de 30 %, soit 21 points. Passer de 70 % à 40 % représente une baisse de 30 points. Le dénominateur change radicalement la promesse. Une estimation économique sérieuse doit afficher sa base, sa période et la définition exacte du gaspillage.
La facture fantôme
Prenons un exemple entièrement fictif. Une entreprise produit 120 ressources dans l'année pour un coût complet moyen de 1 000 euros, soit 120 000 euros. Trente-six ressources n'ont aucun usage observé depuis six mois. Leur coût historique moyen serait de 36 000 euros. Ce montant n'est pas automatiquement une économie récupérable.
Certaines ressources ont un faible coût marginal. D'autres peuvent être actualisées ou réactivées. D'autres encore répondaient à une hypothèse commerciale raisonnable qui ne s'est finalement pas concrétisée. La question porte sur les dépenses évitables demain, pas sur la possibilité de réécrire le passé comme si les équipes connaissaient déjà l'avenir.
Les coûts cachés sont parfois plus faciles à documenter : temps de recherche, versions concurrentes, demandes urgentes à une agence, présentations recréées faute de retrouver les originaux. Ces frictions laissent des traces mesurables. On peut suivre les heures perdues, les délais, les doublons et les coûts de reprise.
Le manque à gagner commercial est encore plus délicat. Une opportunité perdue dépend du prix, de la concurrence, du calendrier et des besoins du client. Un livre blanc absent n'explique pas une vente perdue à lui seul. Les promesses sectorielles de gains de pipeline doivent rester des scénarios, pas des revenus attribués à une méthode.
Une bibliothèque ne vend rien
« Aligner marketing et ventes » est devenu un mantra confortable. Tout le monde l'approuve, mais peu de présentations précisent ce qui doit changer concrètement. Un Drive partagé n'est pas une stratégie d'activation. Un calendrier commun ne suffit pas si les ressources ne correspondent pas aux questions réellement posées par les prospects.
Chaque contenu important devrait correspondre à une situation : objection tarifaire, comparaison concurrentielle, faisabilité technique, risque réglementaire, discussion avec un comité d'achat. La ressource doit rencontrer un moment de décision. Il faut savoir qui la maintient, où elle se trouve et quand elle devient obsolète.
Lorsque les commerciaux refont leurs présentations, ils signalent parfois un problème : documents introuvables, trop génériques, dépassés ou mal adaptés. Le bricolage du terrain peut être un diagnostic. Interdire ces initiatives sans corriger les ressources disponibles revient à supprimer le symptôme en conservant la panne.
On retrouve cette difficulté dans notre analyse de l'orchestration marketing chez Publicis : une technologie ne corrige pas à elle seule des priorités séparées. Le système se juge à son adoption réelle, pas à la beauté de son organigramme. Une bibliothèque parfaite que personne ne consulte reste un musée admirablement rangé.
Recycler peut aussi polluer
Une architecture éditoriale peut éviter les contenus isolés : une ressource pertinente oriente vers une question suivante, une preuve complémentaire ou une discussion commerciale. Un lien doit prolonger un raisonnement. Relier artificiellement chaque article à cinq autres pages ne suffit pas à créer de la valeur.
Un entretien d'expert peut nourrir une analyse, une vidéo, une fiche commerciale et une séquence email. Mais découper un webinaire médiocre en quinze publications ne multiplie pas sa valeur. Le recyclage peut industrialiser le bruit. La quantité de formats ne prouve ni leur pertinence ni leur contribution commerciale.
Il faut distinguer adaptation et répétition. La première change le contexte, les preuves ou le public visé. La seconde republie les mêmes généralités sous un nouvel emballage. Le taux de réutilisation peut devenir un indicateur pervers si l'équipe maximise les déclinaisons plutôt que leur utilité.
Le bon arbitrage part des situations d'usage : quelle preuve attend un directeur financier ? Quel document un commercial peut-il envoyer après un rendez-vous ? Quelle explication répond à une objection précise ? Chaque adaptation doit remplir une fonction différente. Sinon, mieux vaut ne pas produire.
Les KPI sans magie
Un taux de contenus actifs et un taux de réutilisation peuvent être utiles, à condition de définir les seuils. Une vue, un partage commercial et une utilisation dans une opportunité ne mesurent pas la même chose. Le critère dépend du rôle de la ressource. Une fiche d'objection ne doit pas être évaluée comme un article de notoriété.
Je commencerais par un inventaire avec identifiant unique, propriétaire, cible, situation d'achat, date de mise à jour et coût approximatif. On distinguerait ensuite les contenus dormants, ceux qui circulent et ceux mobilisés dans des interactions commerciales. Les données manquantes doivent rester visibles, pas être transformées automatiquement en preuves d'inutilité.
Il faut ajouter des indicateurs de friction : temps nécessaire pour retrouver un document, demandes répétées, versions obsolètes et motifs de non-usage. Les causes comptent davantage que les volumes. Réécrire une excellente fiche parce qu'elle est introuvable serait une manière coûteuse de contourner le problème.
Pour les campagnes, on peut suivre les consultations par compte cible, les réponses et les opportunités où une ressource a été mobilisée. Une corrélation n'est pas une attribution de revenu. C'est le même problème exploré dans notre analyse des nouveaux indicateurs de mesure chez Forbes : mesurer doit aider à décider, pas inventer des ventes.
Le test anti-gaspi
Un protocole crédible commencerait sur un périmètre limité : une gamme, une campagne ou une équipe commerciale. On inventorierait les ressources et leurs usages sur une période définie. La situation initiale doit précéder l'intervention. Sinon, impossible de distinguer un progrès d'une impression rétrospective.
On introduirait ensuite des changements identifiables : suppression des doublons, classement par objections, liens entre ressources, responsables de mise à jour et formation commerciale. Si possible, une équipe comparable conserverait temporairement l'ancien fonctionnement. Une comparaison imparfaite vaut mieux qu'une victoire sans témoin. Il faut aussi documenter les autres changements survenus pendant le test.
Après trois à six mois, on examinerait les usages, les délais et les coûts. Combien de documents retrouvés ? Combien de demandes de création évitées ? Les commerciaux répondent-ils plus vite ? Les prospects disposent-ils d'informations mieux adaptées ? Les gains peuvent prendre plusieurs formes sans se résumer à un pourcentage universel.
Le protocole ne neutralise pas tous les biais, mais il construit une preuve locale et permet de discuter les explications concurrentes. La promesse devrait partir des résultats observés, pas d'une statistique historique répétée sans son contexte. Le problème de circulation des contenus est réel ; son ampleur ne peut pas être fixée d'avance pour toutes les entreprises.
Ce que j'en retiens pour agir
Commencer par cartographier les usages réels : pour chaque ressource stratégique, documenter le propriétaire, la cible, la situation d'achat, les canaux d'accès et le dernier usage observé. Ne pas supprimer automatiquement les pages à faible trafic. Certaines répondent à des objections rares mais décisives. Interroger également les commerciaux sur les ressources utilisées hors du site, les documents qu'ils ne retrouvent jamais et les preuves qu'ils fabriquent eux-mêmes.
Ensuite, séparer les catégories de pertes : contenu introuvable, contenu inadapté ou contenu devenu inutile. Les premiers demandent un meilleur classement et une meilleure distribution. Les deuxièmes exigent une révision éditoriale avec les équipes métier. Les derniers appellent un arbitrage de fusion ou de retrait. Éviter d'acheter un nouvel outil lorsque le problème est la qualité du contenu, ou de réécrire une bonne ressource lorsque le problème est seulement son accès.
Sur un périmètre limité, tester la gouvernance pendant trois à six mois. Mesurer d'abord les usages, puis améliorer classement, mise à jour et activation. Suivre les délais de recherche, les doublons évités, les partages utiles et les retours des commerciaux. Comparer à une période ou une équipe comparable si possible. Documenter les autres changements intervenus pendant le test pour éviter d'attribuer automatiquement chaque amélioration au nouveau système.
Enfin, présenter des bénéfices auditables : afficher les coûts par ressource, les dénominateurs, les hypothèses de réutilisation et les limites de l'attribution au pipeline. Éviter les promesses automatiques de 30 % de gaspillage supprimé ou 20 % de ventes supplémentaires. Préférer des scénarios et des résultats locaux que le client peut recalculer. Une économie vérifiable vaut davantage qu'un grand pourcentage destiné à impressionner une réunion.